Le réseau des réserves naturelles de France adopte une Déclaration des droits de la Nature
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Le 21 mai 2026, l’Assemblée générale du Réseau des Réserves naturelles de France (RNF), réunie à Taglio en Corse, a adopté à l’unanimité une « Déclaration des droits de la Nature dans les réserves naturelles » ainsi qu’une note d’accompagnement destinée à en préciser le sens, les objectifs et les modalités d’appropriation par les territoires.
Cette adoption marque une étape importante pour le réseau des réserves naturelles, mais aussi plus largement pour les réflexions contemporaines autour de l’évolution des politiques de protection du vivant en France.
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Une dynamique engagée depuis plusieurs années
La rencontre entre Wild Legal et le Réseau des Réserves naturelles de France remonte à 2022, à l’occasion des 40 ans du réseau. Ce dialogue autour des droits de la Nature avait conduit, dès 2024, à l’adoption à l’unanimité d’une motion invitant les réserves naturelles à approfondir cette réflexion collectivement.
La déclaration adoptée cette année constitue l’aboutissement de plusieurs années d’échanges, d’expérimentations locales et de travail collectif entre gestionnaires, scientifiques, juristes et acteurs de terrain.
Comme l’a rappelé Daniel Gerfaud Valentin, membre associé de RNF et vice-président de la commission « Professionnalisation et police de l’environnement », cette démarche s’appuie directement sur les enjeux rencontrés aujourd’hui par les réserves naturelles et sur les nouvelles pistes de réflexion et d’action que peuvent offrir les droits de la Nature.
Donner un langage commun aux besoins du vivant
Au cœur de la déclaration se trouve une idée simple : reconnaître que les milieux naturels possèdent une valeur propre, indépendante de leur seule utilité pour les activités humaines.
La déclaration affirme ainsi que les réserves naturelles ne sont pas uniquement des espaces administrés ou des périmètres de protection, mais des communautés vivantes dont les équilibres, les cycles et les besoins écologiques méritent d’être reconnus et pris en considération.
À partir de ce principe, le texte reconnaît plusieurs droits fondamentaux dans les réserves naturelles :
le droit à la santé des écosystèmes et à la continuité des cycles naturels ;
le droit de ne pas être détruits, pollués, fragmentés ou artificialisés ;
le droit à la restauration lorsqu’un milieu est dégradé ;
le droit à des conditions favorables à la reproduction, à la migration et à l’évolution des espèces ;
le droit à un climat stable et à une eau indispensable à l’existence des milieux.
Ces principes traduisent dans le langage des droits des réalités écologiques déjà bien connues des gestionnaires : qualité des habitats, préservation des continuités écologiques, maintien des fonctionnalités naturelles des milieux ou encore limitation des pressions incompatibles avec leur bon fonctionnement.
Une approche cohérente avec les missions des réserves naturelles
Le document d’accompagnement adopté par RNF insiste sur un point essentiel : les droits de la Nature ne constituent ni une opposition entre les humains et la Nature, ni une remise en cause des missions historiques des réserves naturelles.
Au contraire, cette démarche vise à donner un cadre commun et une formulation plus explicite à des pratiques déjà largement mises en œuvre sur le terrain.
Les gestionnaires des réserves naturelles travaillent déjà quotidiennement à préserver des équilibres écologiques complexes, à arbitrer entre différents usages, à protéger des continuités écologiques qui dépassent les limites administratives des sites ou encore à anticiper les effets du changement climatique.
La déclaration vient ainsi reconnaître et valoriser une culture de gestion fondée sur le temps long, l’attention portée aux milieux vivants et la recherche d’un équilibre durable entre les activités humaines et les capacités écologiques des territoires.
Elle affirme également le rôle des gestionnaires comme « gardiens des droits de la Nature » dans les réserves naturelles. Une notion qui renvoie à une gouvernance concrète, fondée sur les connaissances scientifiques, les savoirs de terrain, le dialogue avec les collectivités, les associations et les citoyen·nes.
Une démarche progressive et territoriale
L’un des points importants de la note d’accompagnement est de rappeler que cette déclaration n’a pas vocation à imposer un modèle unique ou uniforme. Chaque réserve naturelle pourra s’approprier cette démarche selon son histoire, ses enjeux et ses partenaires locaux.
L’objectif est avant tout d’ouvrir un espace d’expérimentation et de coopération au sein du réseau.
Le document évoque plusieurs pistes concrètes :
intégrer les principes de la Déclaration dans des documents existants (plans de gestion, chartes, projets pédagogiques…) ;
expérimenter des espaces de dialogue, associant en particulier des citoyens.ennes, où les intérêts des milieux sont explicitement pris en compte ;
travailler sur les mots, les récits et la médiation auprès de différents publics
documenter les effets de ces approches sur la gestion et les relations avec les acteurs locaux.
Cette approche progressive permet de construire une culture commune autour des droits de la Nature tout en laissant une large place à l’adaptation locale et au partage d’expériences entre territoires.
Des expérimentations déjà en cours dans plusieurs réserves
Depuis plusieurs années, différentes réserves naturelles engagées dans le programme pilote mené avec Wild Legal explorent concrètement ce que les droits de la Nature peuvent apporter aux territoires.
Certaines expérimentent de nouvelles formes de dialogue avec les habitants et les acteurs locaux. D’autres travaillent sur les liens entre libre évolution, gouvernance écologique ou adaptation au changement climatique. D’autres encore cherchent à renforcer la protection de certains milieux insuffisamment reconnus par les cadres juridiques actuels.
Les témoignages recueillis auprès des réserves impliquées montrent que cette démarche permet souvent de renouveler les récits autour des espaces protégés, de créer de nouveaux liens avec les habitants ou encore de mieux faire comprendre les besoins écologiques des milieux vivants.
Témoignages des réserves impliquées dans le programme pilote
Faustine Simon, chargée de mission Avifaune de la Réserve estuaire de la Seine
La réserve naturelle nationale de l'Estuaire de la Seine est une réserve naturelle nationale située en région Normandie. Classée en 1997, elle occupe une surface de 8 528 hectares et protège les espaces naturels de l'estuaire aval de la Seine.
Pour Faustine Simon, "grâce à la rencontre du Collectif des gardiennes et des gardiens de la Seine sur le site de la réserve, nous avons pu avoir des échanges avec des gens du Havre, des architectes, des photographes, etc. que nous n’avions jamais vu et avec qui nous n’avions jamais échangé, intéressés par les droits de la Seine".
"Les droits de la nature sont très intéressants car aujourd’hui la Seine est figée dans des limites administratives, figée par des digues, alors qu'en fait, elle bouge, elle évolue. Si la Seine était reconnue comme une entité naturelle qui a le droit d'exister, on lui permettrait d'être libre et de suivre son évolution", affirme Faustine Simon. "En ce sens, les droits de la Nature nous permettent de nous adapter et de nous préparer aux changements climatiques".
Est-ce qu’elle se sent Gardienne de la Seine, lui avait demandé un journaliste à l’occasion de la rencontre organisée par Wild Legal. Alors qu’elle trouvait spontanément ce rôle trop grand, finalement, pour Faustine Simon, “en tant que gestionnaire, nous avons probablement plus conscience de notre rôle de gardien, mais en réalité tout le monde est gardien de la nature et plus les gens en auront conscience, plus on arrivera à protéger notre patrimoine naturel".
Retrouvez la web série Ma rivière c’est moi épisode 6 - A la rencontre des Gardien-nes de la Seine au Havre.
Aller plus loin avec l’article Les rencontres de la Seine au Havre : repenser notre lien au fleuve, du 22 mai 2025
Pierre Jean Albertini, conservateur de la Réserve du Monte Ritondu
La réserve du Monte Ritondu s'étend sur 3 135 hectares sur les communes de Corte et Venaco et comprend les hautes vallées de la Restonica et du Verghellu. Elle regroupe la majorité des lacs d'altitude de Corse, et une grande partie de la faune et de la flore remarquables liée aux écosystèmes de montagne.
"La thématique des droits de la Nature m'a parlé tout de suite, par rapport à nos lacs, il faut savoir que nos lacs corses qui font moins de 10 ha n'ont pas de statut réglementaire", ni au niveau européen ni au niveau national, rappelle Pierre Jean Albertini.
Un projet pédagogique sur quatre ans a déjà été entamé avec une classe de collège et une professeure de biologie. “Pour les enfants c’est relativement logique et facile” en s’appuyant sur un jeu des 7 familles avec les Gardiens de la Nature, les menaces etc. et d’autres formats, de petits podcasts destinés à une radio locale pour faire passer le message en passant par les enfants, témoigne-t-il.
"Les droits de la Nature sont une démarche très intéressante pour compléter le statut de réserve en donnant des droits aux lacs" souligne Pierre Jean Albertini et pour trouver de nouveaux leviers face à certaines pressions, notamment le survol des hélicoptères de tourisme.
Diane Sorel, conservatrice de la réserve de la Massane.
Forêt ancienne, en libre évolution depuis plus de 150 ans, refuge glaciaire, la hêtraie de la réserve naturelle nationale de la forêt de la Massane est, depuis 2021, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.
“J’ai découvert les droits de la Nature au Congrès de Nîmes, en 2023, pour le coup ce n’est pas une thématique qui m’a immédiatement parlé mais en relisant les textes et en échangeant avec la commission “Professionnalisation et police de l’environnement”, avec Marine Calmet et Wild Legal, c’est quelque chose qui a maturé”. La thématique de la libre évolution les a amenés à se poser des questions, et au fur et à mesure des discussions “c’est apparu comme une évidence que notre travail est intimement lié à cette démarche de reconnaissance des droits de la Nature", raconte Diane Sorel. En effet, "notre objectif, c'est de laisser notre espace évoluer, de le laisser faire ses propres choix, j’ai envie de dire. C’est dans la même ligne que les droits de la Nature".
En savoir plus sur les travaux de Wild Legal, au sein du groupe de travail de l'UICN France et l'Unesco sur les synergies entre libre évolution et droits de la Nature...
"Nous avons la chance de pouvoir travailler à intégrer les droits de la nature aux statuts de l'association gestionnaire historique de la Réserve de la Massane”, annonce Diane Sorel pour qui l’enjeu est de “changer notre rapport et notre façon de vivre et d'habiter avec le reste du vivant et de laisser évoluer nos écosystèmes avec nous".

Aller plus loin avec le Numéro spécial du Courrier de la Nature avec un article de Diane Sorel et bien d’autres experts (commande).
Conclusion
Marine Calmet, directrice de Wild Legal, a pris la parole pour saluer le vote de l’assemblée générale et souligner que cette décision forte rejoint à la fois les recommandations de la motion adoptée au Congrès mondial de l’UICN en 2025, mais aussi les travaux de l’IPBES, la plateforme internationale des experts de la biodiversité qui mentionne les droits de la Nature et de la Terre mère comme un levier concret pour faire évoluer la représentation et la valeur reconnue au Vivant dans notre société et provoquer des changements systémiques.
Parmi les sites pilotes du programme d’expérimentation des droits de la Nature de Wild Legal, Wild Legal tenait également à rappeler l’implication de la Réserve des Gorges de Daluis (Alpes Maritimes) qui a mené à la création d’une association Aristée, Veilleurs du Vivant en Alpes d’Azur, pour fédérer les acteurs du territoire. En 2025, la dynamique locale a conduit des citoyen-nes de rédiger la Déclaration des droits du Var. La même année, la commune d’Aiglun a déposé le premier recours en France pour réclamer la révision d’un arrêté de fixation d’un débit minimum biologique (débit minimum à laisser dans une rivière pour garantir la vie, la circulation et la reproduction des espèces y vivant) en faisant valoir les droits des sources du Vegay, affluents du fleuve Var. Face aux dérèglement climatique, il est essentiel de reconnaître que le droit à l’eau et à un habitat naturel digne, doit être garantie à toute personne, humaine ou autre qu’humaine dans une approche écocentrée de la défense des milieux aquatiques.
Wild Legal mesure la valeur inestimable de l’engagement du réseau des réserves naturelles de France et la chance de pouvoir apprendre du travail d’expert.es engagé.es sur le terrain. Ce signal fort donnera, nous en sommes convaincus, l’envie à d'autres acteur-rices de s’engager également.
Car la déclaration affiche une ambition d’ouverture : elle invite d’autres espaces protégés, collectivités, structures gestionnaires et communautés locales à s’en inspirer et à adapter cette démarche à leurs propres réalités territoriales.
Comme l’a défendu Michel Delmas, président de RNF, "nous invitons toutes les institutions, collectivités et structures gestionnaires d'espace protégé, citoyens et citoyennes à promouvoir la présente Déclaration et à s'en inspire, afin que chaque réserve naturelle et tout autre aire protégée puisse exprimer ses singularités en faisant partie d'un réseau uni par la même conviction de la nécessité de défendre les droits de la nature. Nous invitons également les autorités de classement à tenir compte de ladite déclaration".
L’enjeu pour WL est désormais de favoriser l’émergence progressive d’un réseau de territoires capables de partager leurs expériences, leurs outils et leurs réflexions autour des droits de la Nature et de la protection des milieux vivants.












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