Tribune – Lettre à l’éléphant de 2020


Ce mercredi 12 août, journée mondiale des éléphants, est l’opportunité pour les signataires de cette tribune d’alerter sur le sort tragique des plus grands mammifères terrestres non seulement sur leurs terres d’origine en Afrique et en Asie où ils sont victimes de braconnage mais aussi – et surtout, chez nous en France et plus globalement en Europe. En effet, si le grand public est familier avec l’image de l’éléphant traqué pour l’ivoire ou pour le trophée, qui sont ceux des nombreux visiteurs de zoos et de cirques français qui ont conscience que les animaux captifs qu’ils viennent admirer ont un sort encore moins enviable que leurs congénères sauvages ? Au prétexte du divertissement ou, plus fallacieux encore, de la conservation de la biodiversité, de nombreux éléphants sont maintenus dans des conditions contraires à leurs besoins biologiques et psychiques mais aussi au respect de leurs droits fondamentaux. La captivité induit une telle souffrance qu’une étude parue en 2008 révèle que même en tenant compte du braconnage, les éléphants sauvages vivent deux fois plus longtemps que les éléphants captifs dans les cirques et dans les zoos européens, censés œuvrer à leur conservation.


Le cas de l’éléphante Baby, originaire d’Afrique est emblématique. Privée de liberté louée pour des événements publics tels que des foires, des défilés, et des événements privés, elle a été maintenue des années enchaînée et isolée dans une remorque étroite, incapable de se déplacer.


A l’ancien zoo de Pont Scorff racheté par Rewild en décembre 2019, l’éléphante asiatique Ghandi, 50 ans, arrachée à sa famille et à sa forêt natale alors qu’elle était toute jeune est aujourd’hui rongée par les stéréotypes induits par une captivité qui rend fou. Elle a vu mourir de nombreux compagnons de misère, dont plusieurs éléphanteaux nés en zoo et qui n’ont pas dépassé l’âge de deux ans.


Le zoo de Beauval qui se prévaut d’être « le plus beau zoo français » maintient captif six éléphants dont cinq ont été arrachés à leur habitat naturel. Ces éléphants se partagent avec des congénères qu’ils n’ont pas choisi, un espace de quelques mètres carrés, eux qui sont des animaux migrateurs aux structures familiales complexes, habitués à des climats et une alimentation impossible à reproduire en captivité.


Ces tristes exemples illustrent la relation de servitude que notre société dite “moderne” entretient encore avec le Vivant et l’alibi parfois pervers de la Conservation pour justifier l’exploitation d’animaux intrinsèquement inadaptés à la captivité.


Que révèle le droit français de notre rapport aux animaux ? L’animal non humain est cantonné à un statut hybride entre la chose et la personne, entre la machine et l’Homme. Alors que le législateur lui reconnaît expressément la qualité “d’être vivant doué de sensibilité”, il reste assujetti au régime des biens, qu’on peut donc posséder ou utiliser. Les signataires de cette tribune dénoncent ce paradoxe témoignant du caractère plus symbolique qu’efficace des réglementations en la matière et qui rendent possible des pratiques mercantiles, telles que les spectacles avec des animaux sauvages.


Enfin, il est inscrit dans la loi française qu’un animal doit vivre dans des conditions compatibles “avec les impératifs biologiques de son espèce”. Cette notion n’est pas définie par le législateur, et dès lors sujette à l’interprétation d’acteurs aux intérêts divergents. En effet, malgré un consensus scientifique sur les capacités cognitives et comportementales des éléphants, établissant que ces derniers ont besoin d’une structure sociale pour s’épanouir, qu’ils ressentent des émotions pour certaines similaires aux nôtres et qu’ils mènent une vie nomade, l’administration française et les exploitants de cirques et de zoos semblent résumer les impératifs biologiques des éléphants aux besoins de boire et de manger. Notre droit ne semble apporter que des réponses partielles, superfétatoires et inappropriées. Le flou juridique entourant la notion “d’impératif biologique“ est une porte ouverte à l’exploitation des animaux.


Heureusement, ailleurs dans le monde, la question de la reconnaissance de droits des animaux progresse. Le 21 mai dernier la Cour Suprême d’Islamabad au Pakistan, a jugé dans le cas de l’éléphant Kaavan détenu au zoo de la capitale, qu’il est établi que l’animal n'est pas simplement une "chose" ou une "propriété" et qu’à l’instar des humains, les animaux ont également des droits naturels qui devraient leur être reconnus. Considérant que chaque animal a le droit de vivre dans un environnement qui répond à ses besoins comportementaux, sociaux et physiologiques, le juge pakistanais a ordonné la libération de l’éléphant et son placement dans un refuge adapté à ses besoins.

De même aux USA, le professeur de droit de renommée internationale Laurence H. Tribe de l'université d'Harvard soutient la reconnaissance d'une personnalité juridique pour les animaux non humains. L’universitaire a déposé un amicus curiae (témoignage d’expert) devant la Cour Suprême de New York dans l'affaire de l'éléphante Happy que l’association NonHuman Rights Project tente de faire libérer du zoo du Bronx où elle est détenue depuis plus de 40 ans. Le professeur Laurence H. Tribe dénonce le "postulat manifestement injuste et myope selon lequel l'être humain est la seule espèce ayant droit à la personnalité juridique et par conséquent, les seuls êtres sur terre capables de posséder des droits".

Au niveau mondial, les états membres de la Convention de Washington sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage menacées d’extinction (CITES), ont, en août 2019, décidé une interdiction quasi complète d’envoyer des éléphants d’Afrique sauvages loin de leur habitat naturel. S’appuyant sur les connaissances scientifiques relatives au comportement et à l'intellect des espèces concernées, les parties à la Convention ont justifié cette interdiction au regard des dommages physiques et psychologiques causés par la séparation de leur structure sociale et par leur vie en captivité.


L’intelligence humaine qui selon la philosophie cartésienne, nous plaçait au-dessus de l’animal, un corps sans esprit, met en évidence grâce aux avancées de la science que cette conception du rapport aux non humains était erronée. Nous soutenons qu’il est en conséquence nécessaire de moderniser notre législation pour mettre un terme à l’injustifiable objectification des animaux en droit français.


La Terre, foyer de l’ensemble des êtres humains et non humains, constitue une communauté vivante et interdépendante. A ce titre, notre coexistence implique la reconnaissance par l’espèce humaine du droit à l’existence des autres espèces, animales ou végétales. De nos jours, les scientifiques alertent sur la disparition importante et accélérée de la biodiversité, parlant de la “6e extinction de masse”, qu’il faudrait en vérité nommer “1ère extermination de masse”, car contrairement aux périodes précédentes, c’est l’Homme, qui par ses actions sur les écosystèmes, est responsable de l'effondrement des équilibres écologiques planétaires. En cette journée spéciale pour les éléphants, nous appelons à un sursaut salutaire pour reconnaître aux animaux un statut juridique propre ainsi que des droits fondamentaux, à savoir notamment le droit à la liberté, le droit de vivre dans un environnement sain et le droit au respect de leur dignité, pour mettre fin à toute forme d’exploitation abusive des êtres vivants non humains.


En ce sens, la « Lettre à l’éléphant » de Romain Gary écrite en 1968 n’a jamais raisonné aussi fort et avec une telle notion d’urgence qu’aujourd’hui :


« À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière. Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes ».

Auteurs :

Marine Calmet, Présidente association Wild Legal

Lamya Essemlali, co-fondatrice Rewild et Présidente Sea Shepherd France

Jean Marc Gancille, co-fondateur Rewild et auteur du livre Carnage (sortie septembre 2020)



[WEBINAIRE] Animaux : Faune de non droit


Domestication, captivité forcée, chasses récréatives, élevage intensif ou surpêche… Quel bilan faire de l’Anthropocène et de notre relation aux animaux non humains ? Quelles sont les nouveaux leviers pour agir pour la protection des droits fondamentaux des animaux ?


Pour revenir sur ces enjeux, suivez le webinaire en ligne :


Mercredi 12 août à partir de 19h

Direct facebook live sur la page de Wild Legal et Rewild.

Lien vers l'événement.


Intervenants :

Lamya Essemlali, co-présidente Rewild et Sea Shepherd France

Jean Marc Gancille, co-fondateur Rewild et auteur du livre Carnage (sortie septembre 2020)

Marine Calmet, Présidente association Wild Legal


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