Journal de rivières... Voyage en Corse



Cet article est une page du journal de bord d'une expérimentation grandeur nature pour les droits des rivières sauvages en France !


Du 18 au 20 octobre, Marine Calmet, présidente de Wild Legal et Barbara Chénot et Mélanie Taquet de l'Association du Réseau des Rivières Sauvages (ARRS) se sont rendues en Corse. Leur but ? Aller à la rencontre du fleuve Taravu, de ses cours d’eau sauvages... et de leurs gardien·nes.


Le contexte


En 2021, Wild Legal et le Réseau des Rivières Sauvages ont décidé de lancer un programme d'expérimentation sur plusieurs sites de rivières labellisées en France, afin de mettre en lumière l'impact de la reconnaissance des droits de la nature. Le but est de mieux protéger ces écosystèmes et revoir les processus démocratiques impliquant les citoyen·nes dans la préservation des milieux aquatiques. Plusieurs sites pilotes se sont lancés dans cette aventure, que nous avons choisi de vous faire vivre à nos côtés.


MARDI 18 OCTOBRE : A LA RENCONTRE DU FLEUVE TARAVO


Le Taravo est un fleuve de Corse-du-Sud, le troisième plus long de l'île, qui coule sur 65 km pour se jeter dans la mer Méditerranée. Il dévale les montagnes à travers des forêts luxuriantes, des rapides et des champs d’oliviers.


L’histoire de ce fleuve a commencé il y a 600 000 ans, dans une forêt où un petit ruisseau de montagne a creusé sa roche qui deviendra plus tard sa vallée. Depuis sa rencontre avec l’homme il y a 8.000 ans seulement, le Taravo et ses habitants ont tissé des liens étroits, et au fil de l’eau, “c’est l’histoire des hommes et de la Corse qui s’écrit” (voir la vidéo TARAVO - Une vallée en héritage)

Sur le terrain, nous sommes accueillis par Charles Chipponi, chef du service eau et milieux aquatiques de la Collectivité territoriale de Corse et son équipe, Philippe et Paul ainsi que le maire du village de Corrano, Antoine Joseph Peraldi, également directeur général adjoint aménagement, développement du territoire au sein du conseil départemental.


Pour Barbara Chénot et Mélanie Taquet, il s’agit de partager les bonnes nouvelles car le Taravo a été labellisé “rivière sauvage” en mars 2017, de sa source et sur une bonne partie de son cours sans aller jusqu’à son embouchure (≈ 80%). Entre-temps, de nombreuses actions de préservation ont été menées et le label va non seulement être renouvelé, mais le fleuve va désormais obtenir la distinction de niveau 3 (le plus élevé) de “caractère sauvage”.


Cette reconnaissance est le fruit d’une collaboration fructueuse entre scientifiques et agents du territoire, mais ils ne comptent pas en rester là et travaillent également à un carnet de valeurs, un code et une charte qualité pour la marque de territoire créée pour leur fleuve “Taravu una vaddi in lascita - une vallée en héritage”. Cette marque est représentée par le taureau tricéphale qui a donné son nom au “fleuve taureau”, symbole de fertilité, de force et d’abondance.

Pour Marine Calmet de Wild Legal, il s’agit d’une opportunité extraordinaire de penser le développement de la marque en accord avec les droits du fleuve. Inscrire les droits du Taravo dans les critères de la charte et les valeurs des acteurs de territoire est un scénario juridique passionnant permettant d’allier intelligemment le droit de la propriété industrielle, la valorisation de l’économie locale et la préservation de la nature et de l’eau. De cette manière, l’attribution de la marque permettra de sensibiliser tous les secteurs d’activité au respect des droits du fleuve et pourrait ainsi constituer une première étape dans l’intégration des droits du fleuve dans d’autres documents plus contraignants, comme les documents d’urbanisme et de planification territoriale.


La marque pourrait permettre de partager avec les éleveurs, les professionnels du tourisme mais aussi les commerces locaux, la vision de long terme de préservation des droits de cette vallée en héritage.


Pour Charles Chipponi, il s’agit aussi de trouver une gouvernance locale autour de projets concrets et de valeurs partagées : l’authenticité et l’harmonie avec le fleuve. “Il faut arrêter de faire de la protection de l’environnement depuis la lune, en superposant des cartes”. Son quotidien ainsi que celui de ses équipes est d’agir à la protection du fleuve par des programmes alliant histoire, culture et nature.



MERCREDI 19 OCTOBRE : LE PROCESSUS DE LABELLISATION RIVIÈRES SAUVAGES SUR LES BERGES DU VARAGNO

Le réseau Rivières sauvages a été sollicitée par le Parc Naturel Régional de Corse, la collectivité de Corse, et la communauté de communes Fium'Orbu Castellu, pour entamer le processus de labellisation d’un autre cours d’eau, le Varagno. C’est pourquoi une première visite de terrain s’impose.


L’équipe Wild Legal et Rivières Sauvage part pour la Haute Corse, afin de faire la rencontre du ruisseau. Pour cela, il faut emprunter les chaînes de montagne puis traverser les plaines agricoles et ses champs de clémentiniers fertilisés par les crues annuelles des cours d’eau.

Nous rejoignons Maxime et Frederic, agents des services techniques au sein de la direction de l'eau sur le territoire de Haute Corse. Leur travail consiste à accompagner les collectivités pour la préservation des milieux aquatiques et l’alimentation en eau potable. Fin connaisseurs du terrain, ils nous guident de la confluence du Varagno avec le fleuve Fiumorbo, jusque haut dans la vallée, au lieu dit “le trou du diable”.

Pour Mélanie Taquet, il s’agit tout d’abord de relever les indices propres aux rivières sauvages. Pour cela elle est notamment attentive à l’hydromorphologie du bassin versant du torrent : la présence de barrages, la forme des berges, si la rivières a été déplacée, curée (creusée en vue des risques d'inondations), recalibrée (coupe des méandres, pour aligner la rivière) ou encore enrochée. Si c’est le cas, alors on ne peut plus parler de rivière sauvage, mais "sur ce bassin versant, en amont ce que nous avons vu est préservé" selon Mélanie.


Elle est également attentive à l’occupation du sol, et notamment à l’implantation d’usines, l’urbanisation et l’agriculture, car il s’agit de sources potentielles de pollution. “On regarde tout autour, jusqu'aux lignes de crêtes, parce que même à une certaine distance, une activité polluante peut avoir un impact sur la rivière par infiltration” précise-t-elle. L’état de la ripisylve, la bande enherbée le long des berges, est importante. Sur certaines rivières, il n'y a parfois plus de ripisylve lorsque les exploitations industrielles ou l'urbanisation arrivent jusqu'au bord de l’eau. Or, la ripisylve doit être diversifiée, comporter plusieurs espèces et plusieurs étages. "Je vérifie aussi s'il y a des espèces envahissantes, mais ici l'état des berges est parfait" analyse Mélanie.

Justement en chemin, nous nous arrêtons devant le site d’une décharge qui se situe à quelques centaines de mètres à peine du ruisseau. L’odeur du lieu et de la fosse de rejets liquides est pestilentielle. Ces sites d’enfouissement sont un sujet de fortes tensions politiques locales, notamment sur un fleuve voisin, le Tavignanu. Le danger qui pèse sur la protection des cours d’eau soulève de nombreuses interrogations et le feuilleton juridique qui oppose l’exploitant de la décharge et la Préfecture fait les gros titres de Corse Matin ce 18 octobre. La reconnaissance des droits de ce fleuve sont pour de nombreux élu·es et riverains, notamment au sein du collectif Tavignanu Vivu, une manière de rappeler qu’il est nécessaire de préserver cet écosystème et notre habitat de toute pollution.


Pour Mélanie, “la présence d'un site d'enfouissement de déchets à 400 mètres à peine de la rivière en fond de vallée peut représenter un vrai risque, notamment en cas de forte pluies". Dans ce genre de situation, Rivières Sauvages procède à un contrôle attentif du "faciès" du cours d'eau, vérifie la présence d’algues ou de "lits bactériens".


Il faut également regarder le transit sédimentaire du cours d’eau. En cas de barrages ou d’obstacles, les sédiments sont stoppés. C'est comme si l'énergie de la rivière était bloquée, elle ne peut plus façonner son lit. C’est pourquoi il est aussi important de vérifier la granulométrie de la rivière qui doit comporter du sable, des cailloux, des rochers de toutes formes.

Mélanie observe également les sous berges, là où la rivière creuse des zones de cache pour les poissons et où foisonnent des plantes. Pas de trace de gros poissons, de truites ou de truitelles ce jour là, mais, alors que nous profitons de l’ombre des arbres pour déjeuner, un beau cormoran vient se poser à côté de nous, pour se baigner sous une chute d’eau.


Le processus de labellisation ne s’arrête pas là. Dans une deuxième étape, une analyse plus poussée conduira à évaluer l’état du ruisseau au regard de la grille de critères du label Rivières Sauvages.

Puis viendra la phase d’élaboration d’un programme d'action pluriannuel sur 3 à 5 ans, pour traiter lorsque c’est nécessaire les points d’amélioration identifiés sur le site. “Notre label permet de valoriser, non pas des états de fait, mais des programmes d’actions pour mettre la préservation des rivières au cœur des politiques territoriales” précise Barbara Chénot. Ensuite viendra l’élaboration du schéma de gouvernance précisant les responsabilités de chaque structure engagée dans le label.


Pour finir, deux audits scientifiques et de gouvernance seront réalisés par l’AFNOR, pour aboutir à la remise d’un certificat de labellisation. Un cheminement long mais inclusif, pour embarquer les acteurs de territoire dans l’aventure Rivières sauvages.



JEUDI 20 OCTOBRE : LABELLISATION DU TARAVO ET DÉCOUVERTE DE LA FORÊT ENCHANTÉE


C’est le grand jour pour Charles Chipponi et les agents de la collectivité de Corse, ainsi que pour Antoine Joseph Peraldi, le maire de Corrano, qui accueillent une grande délégation d’élu·es, de fonctionnaires et de journalistes. Tous sont présents pour l’inauguration de la forêt enchantée de Ditu Mignuleddu, un parcours dans les bois sur le thème d’un conte de fée corse, le long du Taravo.


À l’heure des discours, M. le Maire rappelle l’attachement profond des femmes et des hommes de la vallée pour le Taravo, ce “fleuve patrimoine, qui est le lien entre la montagne et la mer, entre l’homme et la nature, entre les générations et entre le passé et l’avenir”.


Gilles Simeoni, Président du Conseil exécutif de Corse a également fait le déplacement pour l’occasion. Il rappelle que “ce fleuve et cette région incarnent la Corse dans ce qu'elle a de plus profond et de plus authentique. L’alliance quasi éternelle entre la nature et les hommes. Des forêts obscures de Palneca jusqu’à l’embouchure irradiante de Tanchiccia, ce fleuve serpente à la fois entre les rives et la mémoire des hommes”.


Avant d’annoncer officiellement le renouvellement du label, Barbara Chenot a rendu hommage aux sentinelles et aux gardiens qui se sont investis dans le programme Rivières Sauvages, et salue ce travail de collaboration, car le niveau 3 de labellisation n’avait été attribué qu’à deux autres écosystèmes en France jusqu’alors. Elle rappelle ce qui fait la force du réseau : accompagnement, expérimentation et pédagogie, et présente à cette occasion le partenariat avec Wild Legal pour les droits des rivières sauvages.


Wild Legal a, à cette occasion, pu présenter son travail d’analyse juridique ainsi que son Petit Manuel des droits de la nature aux officiels présents. Le projet est de revenir dans le 1er trimestre 2023 pour engager un travail de fond avec les agents de la collectivité, les élu-es et acteurs locaux.


Notre ambition : expérimenter localement puis répliquer partout en France, les enseignements de ce programme, pour donner à tou-tes des clefs pour agir en défense des droits de la nature.


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Vous souhaitez rejoindre l'expérimentation ou simplement avoir plus d'information : contact@wildlegal.eu

🍃 Nous adressons nos remerciements aux gardiennes et gardien du Taravo pour leur accueil et leur engagement pour la préservation du Vivant !