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Contre le Méga Canal, faire entendre les droits de la Seine et de l’Oise

  • il y a 5 heures
  • 9 min de lecture

Entre le 9 et le 12 juillet 2026, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées dans le Pas-de-Calais pour s’opposer au Canal Seine-Nord Europe, ce projet pharaonique plus justement nommé par ses opposant·es : le Méga Canal. Aux côtés des Soulèvements de la Terre, de la Confédération paysanne, du collectif Méga Canal Non Merci et de nombreuses organisations locales et nationales, Wild Legal était présente pour défendre les droits de la Nature, ceux des fleuves, des rivières, des zones humides, des terres agricoles et des vivants menacés par cette énième infrastructure de béton.


Nous étions là pour rappeler que la Seine, comme tant d’autres fleuves, n’est pas une infrastructure de transport mais un milieu vivant, une communauté d’eau, de terres et de milliers d'êtres vivants et interdépendants, avec lesquels nous partageons un destin commun. 


Le Méga Canal : un projet hors norme, imposé comme une évidence


Le Canal Seine-Nord Europe est présenté par ses promoteurs comme un chaînon manquant du réseau fluvial européen. Long de 107 kilomètres, il doit relier le bassin de la Seine à celui de l’Escaut afin de permettre le passage de péniches à grand gabarit entre la région parisienne, les Hauts-de-France, la Belgique et les grands ports du nord de l’Europe. Sa mise en service est désormais prévue pour 2032.


Mais ce projet, longtemps vendu comme une solution écologique de report modal des camions vers les péniches, est aujourd’hui rattrapé par ses propres contradictions. 


La Cour des comptes souligne de son côté une dérive importante des coûts -le budget initial étant déjà passé de 2,6 à 7 milliards d’euros- et des délais, ainsi qu’une dépendance forte du projet à des hypothèses de trafic et de croissance favorables. Elle relève qu’avec des hypothèses moins favorables, le projet pourrait devenir “destructeur de valeur”.


Autrement dit : derrière le récit d’un chantier inévitable, moderne et écologique, se distingue désormais clairement les contours d’un énième grand projet inutile et imposé. Un Méga canal au service d’un modèle agro-industriel, logistique et portuaire toujours plus démesuré, et au détriment des besoins des habitant·es et des territoires. 


Pour aller plus loin, lire l’article de Reporterre Canal Seine-Nord Europe : un chantier titanesque, dont personne ne sait à quoi il doit servir, par Erwann Manac’h, du 9 juillet 2026 




Un projet qui menace l’eau, les terres et les vivants


La Cour des comptes rappelle que le projet implique des volumes considérables de déblais : 74,4 millions de mètres cubes de terres excavées au stade des études avant-projet. Des dépôts qui auront des impacts environnementaux sur l’écoulement des eaux superficielles, les habitats naturels et les paysages. En tout ce sont 3.200 hectares de terres que les porteurs de projet veulent artificialiser, soit 8 fois la surface du projet de l’autoroute A69. 


L’eau est elle aussi au cœur des inquiétudes. Alors que nous sommes frappés par trois canicules dès le début de la période estivale, les prélèvements estimés menacent directement les débits de la Seine et de l’Oise face aux tensions croissantes sur l’eau. Pour l’alimentation courante du canal, le volume autorisé pourrait atteindre près de 37,8 millions de mètres cubes par an.


Ce projet est si démesuré qu’il nécessite la construction d’une méga bassine de 22 fois la taille de Sainte-Soline, soit 750.000 m³ d'eau stockée pour assurer le remplissage du canal. 


À cela s’ajoute la destruction annoncée de zones humides, des milieux de vie, des refuges pour la biodiversité, des éponges naturelles, des alliées face aux sécheresses comme aux inondations. Les sacrifier au nom d’une promesse de décarbonation du transport de marchandises, revient à saper tous nos efforts d’adaptation au dérèglement climatique, nous l’avions déjà défendu dans la lutte victorieuse contre le projet d'entrepôt logistique Greendock à Aubervilliers.


Pourquoi Wild Legal s’engage


Wild Legal s’engage contre le Méga Canal parce que ce projet concentre tout ce que les droits de la Nature nous invitent à dépasser.


Il repose sur une vieille grammaire juridique et politique : celle qui découpe le monde entre sujets de droits humains et objets naturels disponibles. Les rivières, les sols, les oiseaux, les nappes, les zones humides, y sont réduites à des “contraintes environnementales” à intégrer ou compenser.


Mais le vivant ne se compense pas comme une ligne comptable. Une rivière déplacée, un sol éventré, une zone humide détruite, une communauté d’espèces fragmentée ne sont pas de simples variables d’ajustement. Ce sont des relations brisées.


Les droits de la Nature proposent un changement radical de perspective.


C’est dans cet esprit que Wild Legal a proposé, le dimanche 12 juillet, un faux procès de la Seine et de l’Oise contre le Méga Canal, suivi d’un temps d’échange sur les luttes pour les droits de la Nature dans le monde et en France. Ce format, déjà expérimenté par Wild Legal lors de précédents procès simulés pour les droits de la Seine, permet de rendre visible ce que le droit classique laisse trop souvent hors champ : la parole des milieux vivants, la mémoire des fleuves, la souffrance des territoires, mais aussi leur puissance politique.


Dans ce procès symbolique, la Seine et l’Oise déposaient plainte pour faire reconnaître que le Méga Canal viole leurs droits fondamentaux. L’Oise, directement atteinte par les travaux, les prélèvements et les transformations du territoire. La Seine, déjà blessée par des décennies d’artificialisation, de pollutions, de dragages, de bétonisation et de mise au service des flux marchands.



Ce faux procès a été construit en collaboration avec Caroline Laub de la Ligue de l’enseignement de l’Oise et SONAR, Tiers lieux des transitions. De jeunes talents se sont investis dans le projet, Wassim Ben Braiek, étudiant en droit en tant que magistrat du procès fictif, Hélène Nguyen, cosplayeuse incarnant le fleuve Oise, ainsi que les magnifiques bestioles, un cabinet de curiosité des êtres disparus, dont on entend bien peu souvent la voix dans les tribunaux. Martina Girard, graphiste, a pu présenter Vague, un magazine entièrement conçu par des jeunes et dédié à Isarah et à la rivière Oise.


Nous avons choisi de partager l’intégralité de la plaidoirie de la Seine ci-dessous, pour faire valoir ses droits : 


"Monsieur le Président,


Je m’adresse aujourd’hui à vous en tant qu’avocate de la Seine.

Mais je n’oublierais pas l’Oise, la Somme, l’Escaut, les nappes souterraines, les zones humides, les terres agricoles, les oiseaux migrateurs, les poissons, les arbres, les riverain·es, les batelier·es, les cheminot·es, les paysan·nes, les enfants qui hériteront de ce que nous aurons ou non laissez derrière nous.


Si le procès qui nous rassemble est celui d’un canal.

En vérité, il s’agit de juger une certaine vision du monde.

[Pause]


Car le Méga Canal n’est pas seulement un projet d’infrastructure.

Il est le symptôme d’une maladie plus profonde : cette obsession humaine de mettre le monde au pas.

Mettre les fleuves au pas.

Mettre les sols au pas.

Mettre les forêts au pas.

Mettre les animaux au pas.

Mettre les territoires au pas.

Mettre jusqu’à l’eau elle-même au pas de la marchandise.


Le Méga Canal est une colonne vertébrale de béton plantée dans un territoire vivant


Regardez la Seine.


Regardez-la comme nous l’avons trop rarement regardée.

Non pas comme une voie navigable, une carte postale, une piscine olympique, une réserve d’eau potable, ou un égout. 


Regardez-la comme une parente, comme la matriarche d’une grande famille.


Depuis l’époque des celtes, on l’appelle Sequana.


De ses sources jusqu’à l’estuaire, elle porte des villes, des villages, des mémoires, des limons, des poissons, des crues, des mythes, des prières, des blessures.

Elle a donné à boire.

Elle a nourri.

Elle a relié.

Elle a encaissé nos déchets, nos quais, nos barrages, nos ports, nos remblais, nos dragages, nos rejets, nos industries, 

Et aujourd’hui encore, on vient lui dire : 

Il faut que tu entres dans la modernité, et que tu sois rentable, performante, compétitive.


Mais un fleuve n’a pas à être compétitif.

Un fleuve doit être vivant.


[Pause]


Les défenseurs du Méga Canal voudraient nous faire croire que la Seine devrait se réjouir.

Ils nous disent : « Grâce au canal, les marchandises circuleront rapidement. »

Ils nous disent : « Grâce au canal, moins de camions. »

Ils nous disent : « Grâce au canal, l’Europe sera connectée. »

Ils nous disent : « Grâce au canal, le climat sera protégé. »


Mais la Seine connaît trop bien ce langage.


C’est le même langage qui a justifié son endiguement et l’artificialisation de ses berges.

Le même langage qui a justifié les carrières, les ports, les plateformes logistiques, les zones industrielles.

Le même langage qui a recouvert son bassin versant de béton, jusqu’à empêcher l’eau de s’infiltrer.

À force de prétendre valoriser le fleuve, on l’a domestiqué.

À force de prétendre l’aménager, on l’a amputé.

À force de prétendre l’optimiser, on l’a rendu malade.


Et voilà que le Méga Canal arrive comme une nouvelle opération chirurgicale imposée à un corps déjà blessé.


La justice que nous demandons ici refuse ce piège.


Notre besoin de justice réclame de reconnaître et défendre les droits de la Nature de même que les droits humains.


En protégeant nos droits collectifs, en refusant de séparer l’humain de son milieu de vie, 


Les droits de la Seine et de la Nature nous rappellent que notre droit à la santé dépend de celle de la terre.

Que notre droit à l’eau dépend du bien être des rivières.

Que notre droit à la sécurité dépend du maintien des zones humides.

Il n’y aura pas de dignité humaine dans un monde dégradé, comme il n’y

aura pas de justice sociale dans un territoire asservi.


[Montre une carte du tracé.]


Voici le tracé.

Une ligne.

Une simple ligne, vue d’en haut.

C’est toujours ainsi que les destructions commencent : par une ligne sur une carte.

Une ligne qui semble propre, rationnelle, abstraite.

Mais au sol, cette ligne devient autre chose.

Elle devient des arbres coupés, des terres éventrées, des oiseaux dérangés, des mares comblées, des maisons expropriées, des villages traversés, des routes déviées.


Le droit a trop longtemps regardé les lignes sur les cartes plutôt que les blessures du sol.


C’est précisément ce que les droits de la Nature viennent transformer.

Ils nous obligent à entendre la plainte du territoire.

Ils nous obligent à reconnaître que les fleuves ne sont pas seulement des objets de gestion, mais des sujets de relation et nous obligent à sortir du vieux face-à-face entre l’humain propriétaire et la nature ressource.

Ils nous obligent à demander : que veut le fleuve ? Que peut supporter la rivière ? Où sont les limites du milieu ? Qui parle pour les oiseaux ? Qui défend l’eau quand tout le monde prétend en avoir besoin ?


[Pause]


La Seine n’est pas seule dans cette situation. 

Et d’autres fleuves, ailleurs, ont déjà montré le chemin.

En Colombie, le fleuve Atrato a été reconnu comme sujet de droits face aux ravages de l’extraction de l’or et à l’intoxication au mercure.

En Équateur, la rivière Pia Tua a obtenu justice face au projet hydroélectrique qui voulaient confisquer son eau. 

En Espagne, la lagune Mar Menor a été reconnue comme sujet de droits après une mobilisation populaire contre les pollutions agricoles et l’artificialisation liée à la spéculation immobilière.

En Nouvelle-Zélande, le fleuve Whanganui est reconnu comme une entité vivante, porteuse d’une personnalité juridique et représentée par deux Gardien-nes, ses visages humains.


Partout, une même intuition grandit : nous ne pouvons plus défendre les fleuves seulement comme des ressources, des paysages, des biens communs ou des infrastructures.

Nous devons les défendre parce qu’ils existent.

Parce qu’ils portent la vie.

Parce qu’ils ont une valeur propre.

Parce que sans eux, il n’y a plus de monde habitable et que nous dépendons d’eux


[Silence]


Monsieur le Président, 

Les accusés vous diront peut-être que tout cela est poétique.

Ils diront que parler au nom de la Seine est symbolique, que les droits de la Nature sont une utopie et que le monde réel exige des infrastructures bien réelles en béton, en ciment et en acier.

Ils diront que les marchandises doivent circuler, que les contrats sont signés et qu’il est trop tard.


Mais je vous le demande : qu’y a-t-il de plus irréaliste aujourd’hui ?

Reconnaître des droits aux fleuves ?

Ou continuer à construire des projets géants dans un monde où l’eau est devenue rare et le dérèglement climatique la nouvelle norme ?


Écouter la Seine, l’Oise et leurs habitant-es ?

Ou écouter celles et ceux qui, depuis leurs bureaux, appellent « modernisation » ce qui ressemble de plus en plus à une obstination suicidaire ?


[Pause]


Kafka disait : Les chaînes de l’humanité entravées, sont faites en papier de ministère. 


Dans les bureaux de l’administration des grandes villes et de l’Etat, des criminels en col blanc n’ont pas de sang sur les mains ni sur la chemise. C’est vrai. Mais c’est le propre du crime environnemental, un crime de bureau, où les dirigeants d’entreprise et les politiciens, bien confortablement installés devant leur ordinateur n’ont pas à se déplacer jusqu’au lieu du crime pour en être malgré tout les auteurs. 


L’entreprise dira : « Je n’ai fait que répondre à un marché. »

Le financeur dira : « Je n’ai fait qu’accompagner un projet public. »

L’administration dira : « Je n’ai fait qu’appliquer la procédure. »


C’est le propre des destructions modernes : elles avancent par dossiers, par signatures, par appels d’offres, par études d’impact.


Elles avancent avec des mots propres.

Mais elles laissent derrière elles des mondes sales.


En garantissant défendant les droits de la Nature, nous demandons justice : pas comme une consolation après la catastrophe, mais comme un rempart avant l’effondrement.


[Pause longue]


Au nom de la Seine, je demande donc à cette Cour de reconnaître que le Méga Canal viole les droits fondamentaux de la Seine et de l’Oise.


Je demande à cette Cour de reconnaître que le gigantisme logistique est incompatible avec une politique sérieuse de respect du vivant.


Je demande à cette Cour d’ordonner l’arrêt du projet.


Je demande à cette Cour d’ordonner la réparation des milieux déjà atteints.


Je demande à cette Cour d’exiger une réorientation des financements publics vers les mobilités du quotidien, le fret ferroviaire, la restauration des rivières, la protection des zones humides, l’agriculture paysanne et les besoins réels des habitant·es.


Je demande enfin à cette Cour de reconnaître la Seine et l’Oise comme une communauté hydrologique, terrestre et politique. 


Soit le droit reste du côté des machines, des lignes droites, des marchés publics et des promesses de béton, soit le droit se tient enfin du côté de l’eau qui coule, des oiseaux qui nichent, des terres qui respirent, des enfants qui viendront.


Monsieur le juge,

Nous sommes la Seine.

Nous sommes l’Oise.

Nous sommes l’eau qui refuse d’être mise au pas.


Je vous remercie.



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