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La Gironde, laboratoire des droits de la Nature

  • 16 juil.
  • 7 min de lecture

Près de 65 personnes se sont réunies ce 26 juin 2026 aux Chantiers de la Garonne pour échanger avec des personnalités pionnières des droits de la Nature : des expert·es, universitaires, élu·es et acteur·ices engagé·es pour la reconnaissance des droits du fleuve Garonne, des rivières Isle et Dordogne.


L’intervention a réuni Monique de Marco (Sénatrice de la Gironde), Marine Calmet (Directrice de Wild Legal), David Redon (Maire de Porchères et président du syndicat SIETAVI de l’Isle), Florence Bocquillon (membre du collectif des Gardien.nes de Garonne), Romain Bondonneau (co-auteur de l’appel à instituer un Parlement de l’eau de la rivière Dordogne), tous.tes engagé.es dans la défense du Vivant, chacun.e à leur échelle. 


Un combat largement engagé 


La question des droits de la Nature s'inscrit dans un mouvement mondial en plein essor. À l'étranger, la rivière Magpie au Canada et la lagune Mar Menor en Espagne ont déjà obtenu une personnalité juridique, ainsi que des dizaines d’autres écosystèmes aquatiques à travers le monde. C’est dans la continuité de ces avancées juridiques que des initiatives fleurissent sur le territoire français, notamment Girondin. Les engagements en faveur de la reconnaissance des droits de la Nature se sont multipliés


A travers ce mouvement, il y a surtout la prise de conscience que le rapport utilitariste que nous entretenons avec nos écosystèmes n’est ni soutenable, ni souhaitable. Il est nécessaire d’agir autrement et de faire évoluer nos modes de gouvernance, en accordant une place à la Nature dans nos espaces de décisions politiques.



Monique de Marco, sénatrice de la Gironde, est convaincue que «  des siècles de récits nous avaient préparé à reconnaître à la nature ses droits et que notre tâche aujourd’hui est simplement de donner une forme juridique moderne à ces intuitions collectives anciennes ».


Elle a soumis le 12 septembre 2025 une Proposition de loi constitutionnelle visant à modifier la Charte de l'environnement pour y consacrer les droits de la Nature qui « vient clôturer des décennies d’action militante et politique au service de l’environnement. » Elle a également signé un Carnet de circo’ : Les droits de la Nature où elle développe différentes initiatives girondines en leur faveur. 


La Gironde n’est pas le seul territoire concerné par la volonté de donner une voix aux fleuves et rivières. Une Proposition de loi relative à la personnalité juridique et aux droits de la Seine a notamment été déposée par M. Rémi Féraud le 20 février 2026.



Au-delà des élu.es, ce sont aussi les citoyen·nes qui font vivre les droits de la Nature


Au cours de la rencontre, les prises de parole se sont succédées, explicitant le choix d’avoir eu recours à la formation de collectifs, d’associations, de Parlements ou encore à la rédaction de Déclaration de droits, de pétitions, pour protéger ces fleuves et rivières. 


Il était nécessaire pour tous·tes de mettre en lumière les luttes qui s’ancrent sur le territoire, et qui sont souvent à l’origine de l’émergence d’actions pour la reconnaissance des droits de la Nature.


Des collectifs, gardien·nes des fleuves et rivières 


Accompagné par Wild Legal, le collectif bordelais de Gardien·nes de Garonne a depuis 2022 l’ambition de faire progresser la reconnaissance juridique de Garonne et la nécessité de faire respecter ses droits propres. Une pétition en ce sens a été lancée en 2023, atteignant près de 25.555 signatures. Il se mobilise contre les projets menaçant très concrètement les droits du fleuve, comme le projet d’élevage géant de saumon Pure Salmon ou celui de Surfpark à Bordeaux. 



Alertés par la chute de la qualité et du débit des eaux du fleuve, par l’augmentation des captages d’eau et par les fortes pollutions qui le touchent, le collectif  a rédigé la Déclaration des droits de Garonne. Celle-ci lui consacre le droit de s’écouler librement, le droit à la santé et à la préservation de son intégrité, le droit de remplir ses fonctions essentielles dans son écosystème, le droit de ne pas être polluée, le droit d’alimenter et d’être alimentée par des aquifères durables, le droit à la conservation de sa biodiversité indigène et de ses paysages naturels et le droit à la régénération et à la restauration. 



L’association Ciron Bien Commun a elle aussi fait le choix de rédiger une telle Déclaration. Issue d’un travail universitaire réunissant des étudiant.es et les professeurs de droit Alexandre ZABALZA et Hubert DELZANGLES, elle s’inscrit dans la volonté des citoyen·nes de renforcer la protection juridique de la Vallée du Ciron face aux projets destructeurs qui sont annoncés, notamment celui de LGV Bordeaux-Toulouse, dit LNSO (Ligne Nouvelle du Sud-Ouest). Elle part notamment du postulat que les liens entre les habitant.es et la Vallée sont immémoriaux, faisant du lieu un “espace de vie commun, où chaque être humain et entité non humaine puise le nécessaire à son existence du bénéfice des autres membres de cette communauté de fait dans une logique de ‘coviabilité’ et de convivialité".” 


Ainsi, la Déclaration établit que la vallée du Ciron jouit de droits propres dont la violation entraîne des mesures utiles de protection, le cas échéant des sanctions et des réparations. Elle se voit reconnaître le droit à la préservation, la conservation, à la protection, à la réparation et à la restauration de son écosystème. Il est inscrit que toute personne interagissant avec la vallée du Ciron peut prendre part à sa protection, sa préservation et l'amélioration de son état de conservation. De plus, toute personne physique ou morale est habilitée à défendre la vallée du Ciron et peut faire valoir ses droits par le biais d’une demande présentée devant l'association Ciron Bien Commun (CBC).


Ces déclarations, certes symboliques, ont un poids politique fort et engagent le territoire dans une dynamique collective pour les droits de la Nature.


Des Parlements de l’eau 


D’autres modes d’organisation ont été choisis sur le territoire girondin, comme le les Parlements de l’eau de Dordogne ou de  l’Isle. Ils sont inspirés d’autres initiatives, comme le Parlement de Loire et d’échanges avec Camille de Toledo. 

Du côté de la rivière Dordogne, deux faits ont marqué les esprits et provoqué l'essor de cette initiative. Tout d’abord, l’interdiction de se baigner dans la rivière à cause des cyanobactéries, puis l'annonce du projet de capter de l'eau en Corrèze pour alimenter le fleuve de la Charente. La goutte de trop. 


En avril 2026, Romain Bondonneau a rédigé et publié aux Editions du Ruisseau, “Pour un parlement de la rivière Dordogne”, dénonçant le manque de transparence dans la gestion de la rivière. Son appel à la constitution d'un Parlement de l'eau, qui permettrait de défendre l’intérêt général et de représenter la rivière, a pour ambition de dépasser les conflits d’usages et de démocratiser les prises de décisions relatives à la Dordogne. Ainsi, 12 personnalités, dont Gilles Ray (auteur de “Dordogne Blues”), et Valérie Cabanes (Co-fondatrice  et Présidente de Wild Legal) ont pour ambition que “la voix de la rivière et de son écosystème soit mieux entendue des usagers et décideurs”, en ayant une approche à la fois technique, scientifique et artistique. Ces réflexions et leurs avancées seront publiées annuellement dans des Cahiers du parlement de la Dordogne, nouvelle collection des Editions du Ruisseau.



Autre initiative, le Parlement de l’Isle, a été mis en place suite à l'envie des habitants d'avoir plus de moyens pour agir auprès de leur rivière. Sur 2 ans, le Syndicat intercommunal d’études, de travaux et d’aménagement de la vallée de l’Isle (Sietavi) et le Syndicat mixte du bassin de l’Isle (SMBI) et le Collectif Trois Tiers ont porté cette expérimentation.  


L’organisation des semaines “Au fil de l’Isle”, (la construction d’un radeau, le “Rouget de l’Isle” et sa navigation),  a été l’élément déclencheur permettant de rencontrer les citoyen·nes, d’identifier leur relation à la rivière ainsi que leurs besoins. Elles ont désormais lieu tous les ans, venant à la rencontre des riverain·es lors de séances de travail et d’échanges.


Avec d’un côté les syndicats ayant une expertise sur la gestion de la rivière et de l’autre le Collectif Trois Tiers spécialisé en participation citoyenne, la “mayonnaise a pris” et le Parlement a été mis en place. Il est composé de Voix d'Isle, des citoyen·nes volontaires issus d'horizons différents qui contribuent aux réflexions concernant l’avenir de la rivière et sa protection.


Premières avancées juridiques en Gironde


Adopté à l'unanimité le 11 décembre 2025, le SCoT bioclimatique de la Métropole bordelaise constitue une première en France. Sans reconnaître juridiquement les droits de la Nature — ce qui ne relève pas de la compétence d'un SCoT — il intègre néanmoins plusieurs principes fondateurs de cette approche. Et parce qu'il s'impose ensuite aux documents locaux d'urbanisme, le SCoT fixe la philosophie qui guidera l'aménagement du territoire pour les années à venir


Wild Legal et le collectif des Gardien·nes de Garonne ont initié une réflexion sur le sujet en avril 2024 à l’occasion d’une rencontre avec la directrice du Syndicat Mixte du SCoT de l'Aire Métropolitaine Bordelaise (Sysdau) pour échanger sur les ambitions des travaux du SCoT. 


Par la suite et avec l'aide des élu·es écologistes, en particulier M. Maxime GHESQUIERE (délégué à la gestion de l'eau  auprès maire de Bordeaux) et M. Guillaume GARRIGUES (conseiller municipal de Talence), nous avons rédigé et porté ensemble différentes propositions d'amendements au SCoT. 


De nombreux amendements ont été adoptés, d’autres propositions ont inspiré des pistes plus indirectes. Désormais, le nouveau SCoT bioclimatique de l'aire métropolitaine bordelaise opère un changement profond : il fait entrer, pour la première fois dans un document français de planification territoriale opposable, plusieurs des grands principes qui structurent aujourd'hui le mouvement des droits de la Nature.


Conclusion 


L’événement du 26 juin a permis à chacun·e des représentant.es des collectifs et associations d’expliciter les voies qui ont été choisies. De fait, des similitudes et des différences ont émergé de ces présentations mais l’objectif poursuivi reste le même : replacer la Nature et nos milieux de vie au centre de nos décisions.


A l’heure où les mécanismes de démocratie environnementale traitent de l’impact sur l’environnement comme d’une problématique comme les autres, il est urgent d’ouvrir ces espaces de dialogue citoyen autour de gouvernances écocentrées. Représenter nos écosystèmes, c’est le témoignage d’un autre rapport à la Nature, d’une autre relation qui ne soit pas sous le prisme de la domination des humains sur les autres qu’humains et les milieux naturels. 


Ces initiatives nous démontrent qu’il est possible de protéger ces milieux et les êtres qui les composent pour eux-mêmes, de garantir leurs droits, et d’intégrer cette représentation dans nos espaces politiques et démocratiques. 



Pour aller plus loin : "Droits de la Nature et droits participatifs, comment faire entendre la voix des citoyennes et citoyens et celle du vivant", rédigée par Ilaria Casillo (vice-présidente de la CNDP) et Marine Calmet (juriste et fondatrice de l’association Wild Legal), 2025.


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