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Écorégions, biorégionalisme et droits de la Nature, quelles synergies pour une République écologique ?

  • il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 23 heures


À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, La France insoumise a ouvert une réflexion sur la création d’« écorégions », appelées à réorganiser une partie de l’action publique autour des bassins-versants et des grands équilibres écologiques. Auditionnée le 30 juin dernier dans le cadre d’un appel à contributions, Wild Legal a souhaité apporter au débat une proposition : faire dialoguer ce projet avec deux mouvements qui, depuis plus de cinquante ans, cherchent précisément à repenser nos institutions à partir des milieux de vie — le biorégionalisme et les droits de la Nature. 


Marin Schaffner est auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le biorégionalisme, dont Qu’est-ce qu’une biorégion ? (avec Mathias Rollot, éd. Wildproject, 2021). Avec Marine Calmet, ils ont participé à l’Assemblée populaire du Rhône et ont co-écrit l’ouvrage Décoloniser le droit (Wildproject, 2024). Ensemble, ils proposent ici un ensemble de pistes pour une nouvelle démocratie de l’eau.



Repenser la République à partir de l’eau et des milieux de vie


Le 7 juin 2026, à Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon présentait parmi les propositions portées par La France insoumise pour une future 6e République celle de créer des « écorégions », en restructurant les régions françaises autour des grands bassins-versants. Ces nouvelles collectivités seraient dédiées à la bifurcation écologique et constitueraient une première ligne d’alerte, de proposition et de mise en œuvre de la planification écologique.


Depuis, la proposition a pris une place croissante dans la préparation du programme présidentiel de LFI. En juillet, Jean-Luc Mélenchon la présentait encore comme l’une de ses idées prioritaires pour transformer la République française en « République écologique », tandis que les député·es Claire Lejeune, Gabriel Amard et Ann Stambach Terrenoir ont été chargé·es d’en approfondir les contours.


⏯️ Voir la vidéo Écorégions et 6e République


La réflexion intervient dans un contexte politique particulier. La prochaine élection présidentielle aura lieu les 18 avril et 2 mai 2027 : les différents mouvements politiques sont donc entrés dans une période de construction et de consolidation de leurs programmes.


Mais elle intervient surtout dans un contexte écologique qui donne à la question de l’eau une importance politique nouvelle.


À l'été 2026, la France a de nouveau connu une situation hydrologique particulièrement tendue : au 24 juillet, les 99 départements métropolitains étaient placés en vigilance sécheresse et 59 se trouvaient en situation de crise. Au-delà de cette situation conjoncturelle, les projections montrent une transformation durable des cycles de l’eau sous l’effet du changement climatique, en particulier en France – et les projections annoncent des étés plus secs, une baisse généralisée des débits estivaux et des étiages de plus en plus sévères.


Autrement dit, la question qui se pose n’est pas : comment mieux répartir une ressource devenue plus rare ?


Elle est plutôt : à partir de quels territoires, de quelles institutions et de quelles règles voulons-nous organiser notre vie collective dans un monde bouleversé par le changement climatique ?


C’est précisément là que la proposition des écorégions rencontre une histoire politique et écologique beaucoup plus ancienne.



Aux origines des biorégions : apprendre à « réhabiter » nos territoires


Le terme de biorégion apparaît dans les années 1970. Il désigne un territoire identifiable non pas d’abord à partir d'une frontière administrative, mais à partir d'un ensemble de réalités écologiques et humaines : bassins-versants, reliefs, sols, climat, espèces animales et végétales, mais aussi cultures, histoires et manières d'habiter.


Une biorégion constitue ainsi un milieu de vie plus qu’humain, partagé et cohabité.


Cette conception est notamment développée par l’activiste Peter Berg et le biologiste Raymond Dasmann. Ce dernier est également l’un des pionniers de la notion d’écorégion, issue de la biogéographie et destinée initialement à cartographier les grandes distributions de la faune, de la flore et des conditions climatiques à l’échelle de la planète.


Les deux histoires se rencontrent très tôt : en 1977, Berg et Dasmann publient ensemble un  texte devenu célèbre “Réhabiter la Californie”. Dès l'origine, écorégions et biorégions apparaissent donc moins comme deux doctrines concurrentes que comme deux manières complémentaires de réancrer les sociétés humaines dans les réalités écologiques des territoires.


Le biorégionalisme va cependant plus loin qu’une cartographie écologique. Il est aussi un projet culturel et politique.


Il naît dans le bouillonnement des mouvements écologistes et des contre-cultures nord-américaines des années 1970 : opposition à la guerre du Vietnam, mouvements pacifistes et antinucléaires, luttes pour les droits civiques, critique de l’agriculture industrielle et des dégâts sanitaires et écologiques (révélés notamment par Rachel Carson dès 1962). Il se développe au moment où le rapport du Club de Rome de 1972 met en lumière les limites physiques de la croissance industrielle.


Face à la société industrielle, le biorégionalisme propose alors une idée simple et radicale : la réhabitation.


Réhabiter signifie apprendre de nouveau à savoir où nous vivons, et y recréer des subsistances. Connaître les eaux qui alimentent notre territoire, les sols qui nous nourrissent, les espèces avec lesquelles nous cohabitons, les limites écologiques auxquelles nos activités doivent s’adapter. Mais cela signifie également reconstruire des institutions politiques à partir de ces réalités.


Le poète et penseur Gary Snyder imaginera ainsi des «conseils de bassin-versant» : non pas seulement des organismes techniques chargés de gérer l’eau, mais des espaces démocratiques permettant aux communautés habitantes (dans des formes de solidarités amont-aval rénovées) de prendre soin collectivement de leur rivière et, à travers elle, de l’ensemble du territoire dont elles dépendent.


Une idée trouve ici un écho évident avec le projet français des écorégions : faire du bassin-versant non seulement un objet de gestion, mais surtout un espace de transformation politique.



Les droits de la Nature : l’autre héritage des années 1970


Au même moment émerge une réflexion écologique complémentaire au biorégionalisme, mais qui va emprunter une trajectoire différente : celle des droits de la Nature.


En 1972, le juriste américain Christopher Stone publie un texte fondateur, Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?. Il y pose une question qui semble alors extravagante : quelle justification éthique et philosophique permet encore de considérer juridiquement les arbres, les fleuves ou d’autres êtres vivants comme de simples objets juridiques, alors qu’il s’agit de communautés, composées d’individus dont le destin et le nôtre sont intimement liés ?

Son raisonnement remet en cause l’une des structures les plus profondes de notre droit : la séparation entre des sujets humains titulaires de droits et une Nature réduite au statut de biens, de ressources ou de services à la disposition de ces sujets humains.


Le mouvement suivra pourtant une trajectoire très différente de celle du biorégionalisme.


Alors que le biorégionalisme se diffuse principalement dans des milieux écologistes occidentaux aux États-Unis, au Canada ou en Europe, les droits de la Nature connaissent à partir des années 2000 un essor majeur en Amérique du sud, hybridés et mis en application par les mouvements autochtones, traditionnels et populaires.


En 2008, l'Équateur devient le premier État au monde à reconnaître constitutionnellement des droits à la Nature. D’autres initiatives apparaissent ensuite en Bolivie, en Colombie, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande puis en Europe  (avec la reconnaissance, en Espagne, des droits de la lagune Mar Menor).


Ainsi biorégionalisme et droits de la Nature se demandent à la fois : comment habiter ce territoire et quelles institutions devons-nous faire émerger pour que tous les êtres qui composent ce territoire puissent continuer à y vivre et se régénérer ?



Deux mouvements nés d’une même critique de la société industrielle


Malgré leurs trajectoires différentes, biorégionalisme et droits de la Nature partagent donc une même intuition.


Nos crises écologiques ne résultent pas seulement de mauvaises politiques sectorielles. Elles trouvent leur origine dans une manière d'organiser nos sociétés en séparant les populations de leurs milieux de vie, en accaparant le pouvoir politique et économique, et en donnant la priorité aux bénéfices matériels et immédiats sur les équilibres écologiques de long terme.


Les deux mouvements cherchent, chacun avec leurs outils, à sortir de cette rupture.


Le biorégionalisme travaille sur l'habitat et les institutions : comment retrouver des territoires politiques cohérents avec les réalités écologiques et reconstruire une culture du soin des lieux ?


Les droits de la Nature travaillent sur les sujets et les normes : comment faire entrer les autres êtres vivants et les écosystèmes eux-mêmes dans notre communauté juridique, et poser des limites aux activités humaines incompatibles avec leurs droits fondamentaux – le droit d’exister, le droit à la santé et à l’intégrité ?


Les deux convergent vers une même conception : celle d’une communauté politique qui n’est plus seulement constituée des êtres humains vivant sur un territoire, mais d’une communauté de vie dont nous sommes membres et dont notre propre avenir dépend. Ce que la militante écoféministe indienne Vandana Shiva (qui se place clairement à la croisée entre droits de la Terre-Mère et réhabitation) appelle notre “famille terrestre”


Cette réflexion rejoint d’ailleurs les travaux contemporains de l’IPBES sur les diverses conceptualisations des multiples valeurs de la nature et de ses bienfaits. L’organisation scientifique internationale souligne que l’une des causes structurelles de l'effondrement de la biodiversité réside dans la prédominance de décisions politiques et économiques fondées sur un ensemble trop restreint de valeurs – privilégiant notamment les valeurs marchandes au détriment du savoir “vivre avec” les milieux naturels. 


Changer d'échelle territoriale sans changer notre rapport aux milieux ne résout donc qu’une partie du problème.



Faire des écorégions autre chose que de nouvelles régions administratives


C'est tout l'enjeu de la contribution adressée par Marine Calmet et Marin Schaffner à La France insoumise.


La création d’écorégions peut constituer une transformation extrêmement féconde de l’organisation territoriale française. Mais elle ne devrait pas consister uniquement à remplacer une frontière administrative par une frontière hydrographique.


Les bassins-versants ne déterminent pas à eux seuls une société.


Comme le rappelle d’ailleurs la réflexion engagée autour des écorégions, l'eau doit être considérée depuis ses cycles – et donc en lien direct avec les reliefs, les forêts, les littoraux ; mais aussi avec l’histoire politique, sociale et culturelle des territoires.


C’est précisément ce que le concept de biorégion permet de penser : la superposition d’un territoire écologique et d’un territoire social.


Les droits de la Nature peuvent apporter la pièce juridique complémentaire : faire en sorte que ces nouvelles institutions ne soient plus uniquement chargées d’administrer des « ressources naturelles », mais qu’elles aient pour mission nouvelle de préserver les conditions d’existence et les capacités de régénération des communautés vivantes qui constituent leur territoire.


La proposition de créer des écorégions pourrait alors ouvrir trois transformations simultanées :

  • une transformation territoriale, en rapprochant l'action publique des bassins-versants et des réalités écologiques ;

  • une transformation démocratique, en permettant aux habitantes et habitants de reprendre collectivement prise sur les décisions qui affectent leurs milieux de vie ;

  • une transformation juridique, en reconnaissant que les fleuves, forêts, sols et écosystèmes ne sont pas seulement des ressources à partager mais les composantes vivantes de communautés dont nous dépendons.


C’est ainsi que les droits de la Nature et le biorégionalisme peuvent être pensés non comme des alternatives au projet d’écorégions, mais comme deux ressources intellectuelles, politiques et juridiques permettant de lui donner sa portée pleine et entière.


De la gestion de l’eau à une véritable République écologique


Cette articulation permet enfin d’éviter un piège : réduire la crise de l’eau à une question de meilleure gestion.


Face aux sécheresses, aux conflits d’usage et aux pollutions, améliorer les financements des Agences de l’eau ou perfectionner les mécanismes de répartition est indispensable. Mais cela ne suffit pas.


C’est aussi notre rapport à l’eau qu’il faut transformer.


Un fleuve n’est pas seulement un volume disponible pouvant être réparti entre l’irrigation, l’industrie, l’eau potable et l’énergie. C'est un milieu vivant, relié à des zones humides, des nappes, des sols, des forêts, des espèces animales et végétales et des communautés humaines.


C’est justement l’un des apports des droits de la Nature : donner une traduction juridique à cette interdépendance.


En Équateur, par exemple, les juges peuvent apprécier la constitutionnalité des activités humaines au regard de leur compatibilité avec les capacités de régénération d'un écosystème et le respect de ses droits intrinsèques. Dans l’affaire de la rivière Piatúa, un projet hydroélectrique qui aurait considérablement réduit son débit a ainsi été annulé au nom des droits de la rivière et des communautés locales, en raison d’un accaparement jugé illégal au regard du déséquilibre dans la préservation des droits humains et autres qu’humains. 

Cette logique d’un seuil écologique que les activités humaines ne peuvent dépasser offre une convergence particulièrement intéressante avec la « règle verte » également défendue par La France insoumise.


Wild Legal travaille déjà en France à la traduction territoriale de ces principes. L'adoption récente, dans l'aire métropolitaine bordelaise, d'un SCoT intégrant plusieurs principes inspirés des droits de la Nature montre notamment qu'une planification territoriale peut commencer à prendre en compte la valeur intrinsèque du vivant, la solidarité écologique ou le principe in dubio pro natura : “dans le doute, optons pour la nature”.


Pour aller plus loin


Marine Calmet (directrice de Wild Legal) et Marin Schaffner (auteur et éditeur, spécialiste du biorégionalisme) ont rédigé, en juillet, une contribution proposant d’articuler écorégions, biorégionalisme et droits de la Nature.


La note revient notamment sur les outils juridiques et institutionnels qui pourraient accompagner cette transformation : planification écocentrée, gouvernance des bassins-versants, représentation des intérêts du vivant, droits de la Nature, règle verte, réforme constitutionnelle ou encore évolution du rôle du Défenseur des droits.


→ Télécharger la note : « Relier biorégionalisme et droits de la Nature – ou comment faire des écorégions le socle d’une future République écologique »


Prochain rendez-vous


Conférence Quelles priorités pour les éco-régions ? aux Amfis (Universités d'été de LFI).

Samedi 22 août de 15h30 à 17h


Intervenant-es : Marine Calmet, juriste, directrice de Wild Legal; Manon Gallego, directrice de la mission France chez Solidarités international; Gilles Clément, jardinier et paysagiste français; Écoloclaste, créateur de contenu, journaliste politique, spécialisé en écologie; Gabriel Amard, député LFI, auteur du Manifeste pour le droit à l’eau et à l’assainissement de qualité.


Inscription et programme : https://amfis.fr/


Bibliographie du biorégionalisme en quelques ouvrages clés : 


  • Qu’est ce qu’une biorégion ?, Marin Schaffner & Mathias Rollot (Wildproject, 2021)

  • Les Veines de la Terre : une anthologie des bassins-versants, Marin Schaffner, Mathias Rollot & Francois Guerroué (Wildproject, 2021)

  • Vers des politiques des cycles de l’eau, M.Schaffner & M. Rollot (Bord de l’eau, 2024) – avec un texte de Marine Calmet

  • Réhabiter, Peter Berg (Wildproject, à paraître en octobre 2026)

  • L’art d’habiter la Terre, la vision biorégionale, Kirkpatrick Sale (Wildproject, 2020)

  • Le Sens des lieux, Gary Snyder (Wildproject, 2018)

  • Les territoires du vivant, Mathias Rollot (Wildproject, 2023)


Enfin, en lien direct également avec ce sujet, voir l’ouvrage de Marine Calmet & Marin Schaffner : Décoloniser le droit (Wildproject, 2024).


A retrouver sur : https://wildproject.org/






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